La Genèse des Erotiques

-Hugues Malbreil ?

-Oui

-Bonjour, je m'appelle Benard Vadorel et je suis courtier en art.  Voilà, j'ai vu votre expo actuelle dans le quartier Beaubourg à Paris ... C'est pas mal,...C'est même plutôt bien...Beaucoup de maîtrise, de chaleur aussi,... mais si je vous appelle, c'est que j'aurais  une, ou des... propositions de commandes à vous faire pour des pièces un peu spéciales.

-Je vous écoute.

-Est-ce que vous seriez capable de me sculpter un,...  ou plutôt des sexes masculins de différentes tailles?

-Je ne sais pas... A priori, oui...Ca n'a rien de difficile... Dites-moi de quoi il s'agit.

- Voilà : Comme je vous l'ai dit, je suis courtier en art ; c'est-à-dire que j'ai un très gros carnet d'adresses de collectionneurs, surtout d'Europe du Nord : hollandais, suisses, allemands, belges, mais aussi en France, en Italie, et parmi eux il y en a certains, nombreux, d'ailleurs, qui seraient intéressés par des œuvres un peu ...particulières, dirons-nous... Je ne sais pas si vous me suivez...

-Pas très bien, non...

-Disons que mes clients seraient heureux de pouvoir faire exécuter par un sculpteur de talent comme vous des œuvres qu'ils ne pourraient pas trouver en galerie, mais qu'ils seraient prêts à payer cher si elles correspondaient à leur désir...Pour dire les choses simplement, ils seraient preneurs pour des réalisations proches de l'univers que l'on dit du « X », et ce, dans toutes ses variantes... Me suis-je bien fait comprendre, monsieur Malbreil ?

-Je vois, oui. Je comprends parfaitement ce que vous voulez dire, mais...

-Ce sont des gens adultes, responsables, et qui ont les moyens de satisfaire leurs envies. Vous n'y voyez pas d'inconvénient, je suppose ? Votre production semble dire que vous ne faîtes pas partie des cul-bénis donneurs de leçon !...

-Pas du tout, non ! C'est très clair, mais j'ai un souci dans le fait que...

-Attendez, j'ai pas fini ! Pour ce qui est du prix, j'ai vu vos tarifs à la galerie ; vous pouvez multiplier par deux ou trois si vous voulez ;  mes clients n'ont aucun problème d'argent !

- C'est parfait, mais...

-Et vous n'êtes pas obligé de signer les pièces, si vous craignez que cela puisse vous porter préjudice. Vous pouvez prendre un pseudo, ou même ne pas signer du tout ! Mes clients n'y attachent aucune importance !

 -Oui, oui, j'ai parfaitement compris, mais le problème que j'ai, c'est que...

-Autre chose ; Mes clients ne tiennent pas à entrer en contact ni avec vous, ni avec quelqu'un d'autre que moi. C'est moi qui vous dirai leurs désidératas, et qui leur transmettrai, si nécessaire, les points que vous pourriez leur demander de préciser.

-C'est pas ça le problème ! Ce qui m'embête, c'est...c'est le fait que j'ai deux enfants petits, des jumeaux de six ans, et que mon atelier est dans ma maison.

-Et alors !?

-Alors ils vont et viennent dans mon atelier quand ils en ont envie.

- Qu'est-ce que ça a à voir avec mon offre ?

-Je ne veux pas qu'ils puissent voir des trucs qui ne seraient pas de leur âge dans mon atelier. C'est une question de santé mentale.

-Pfff ! J'ai rarement entendu un truc aussi con ! Vos enfants, ils sont comme tous les enfants ; aussi pervers, vicieux, cruels que des adultes ! Qu'est-ce que vous croyez ? Renseignez-vous, mon vieux ; si vous en êtes encore aux chères têtes blondes innocentes, vous êtes à côté de la plaque !

- Je ne veux pas que mes gamins puissent être choqués, traumatisés par ce genre de représentation ; c'est tout.

- Bon, ben, tant pis pour vous ! Adieu !

 

 

            La scène se passait il y a une quinzaine d'années, mais ce n'est que très récemment que je me la remémorais et la racontais à un ami amateur d'art et collectionneur.

-Je comprends, oui, mais c'est dommage ; je suis sûr que t'aurais fait ça très bien...

- Je ne sais pas...

- Ptit père La Morale, va !

-C'est sûr que si je décidais de hurler avec les loups, ça changerait tout !

-Comment ça !?

-Tu vois, si, au lieu de sculpter des femmes heureuses, amoureuses,  je sculptais des corps meurtris, torturés, malheureux, morts, si je me conformais aux directions culturelles de notre époque, tu peux être sûr qu'aussi bien le privé que le public,  le marché et les institutions, me porteraient aux nues !

-De toute façon, tu as toujours été porté au nu !

-Très drôle, docteur Jones !

 

 

Et puis on avait changé de sujet... Plus tard dans la nuit, après quelques heures de sommeil, une visite rapide des toilettes en bas, puis du frigo pour y capturer un grand verre d'eau froide avec quelques gouttes de jus de citron, je me retrouvai couché sur le dos, les yeux grands ouverts dans la nuit. Et dans ma petite tête une idée s'était présentée : « Et si je sculptais des érotiques ?... Mes enfants sont grands maintenant ; je leur en parlerai d'abord, mais ça m'étonnerait que ça les gêne... En fait, je serais dans la même veine, le même travail, mais  je pourrais dire les choses avec beaucoup plus de force. Je pourrais représenter un échange amoureux où la femme est plus que consentante, plus que partie prenante, où on puisse entendre qu'elle est à l'origine... Représenter cette femme heureuse, cette femme totale qui est à la fois notre mère, notre sœur, notre amie,  notre fille et bien sûr notre amoureuse, la mère de nos enfants ; la représenter dans la dignité de son plaisir, de son désir, dans son divin. Pourquoi pas ?... »

J'eus du mal à me rendormir, et surtout à attendre que ma femme soit réveillée pour lui parler de tout ça. Elle resta perplexe un moment puis me dévisagea :

-Ca peut être bien, oui... Je n'arrive pas trop à imaginer,  mais ça sonne plutôt bien. De toutes façons, t'as qu'à essayer ; on verra bien ce que ça donne... Et pour l'homme, qui vas-tu prendre comme modèle ?

-Pour l'homme ?...

La réponse m'est alors venue toute seule, sans hésitation, comme une évidence, comme si je l'avais déjà formulée de façon inconsciente dans ma petite tête et ma seconde moitié de nuit.

-Pour l'homme, je sculpterai un minotaure !

-Un minotaure ?

- Oui, mais pas celui qui mangeait les gamins et qu'a trucidé Thésée. Ce sera un homme avec une tête de Taureau comme le Minotaure, mais là ce sera Zeus... Je vais raconter les amours de Zeus et Europa.

-Zeus tombe amoureux d'Europa, un princesse phénicienne, se change en taureau, l'enlève, traverse la Méditerranée et arrive en Crète pour se la sauter tranquille, loin de Héra, sa jalouse d'épouse.

-C'est ça, oui, mais pas que ça ;... à mon avis, il a du se passer un truc fort, grand, entre eux ! Excuse, mais ils ont certainement du s'aimer, ces deux là ! Minos, Sarpédon, Rhadamanthe ; ils ont quand même eu trois enfants ensemble ; c'est pas rien, ça ! C'est du temps, du boulot, c'est une vraie histoire d'amour !

- Tu as raison, oui ; c'est une vraie histoire d'amour, et c'est un beau sujet de sculpture... Au travail !

 

 

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